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Dix questions ont été posées à la directrice de la Maison sous les arbres de Châteauguay, Mélanie Francis. L'établissement, un organisme communautaire et alternatif en santé mentale qui offre des services de prévention et d'intervention, vient en aide aux personnes suicidaires et à leurs proches.
1.Le Reflet : La vague de suicides des dernières semaines est-elle dues à la médiatisation du phénomène?
Mélanie Francis : Il ne faut pas oublier que, au Québec, il y a entre trois et quatre suicides par jour. Donc, si quelques-uns sont médiatisés, ça peut sembler le cas. On pense alors à une contagion. Mais, les deux personnes qui se sont suicidées dans le coin n'avaient pourtant aucun lien entre elles.
2.L.R. : Y-a-t-il une augmentation du nombre de suicides au Québec?
M.F. : Non, c'est plutôt le contraire. Si, de 1971 à 2000, il y a eu une augmentation effarante du nombre de ceux-ci, on remarque un recul depuis 2003. On est passé de 1321 suicides en 2002 à 1126 en 2004. Quand on travaille dans le domaine de la prévention, on aime penser que c'est parce qu'on fait un bon travail. Mais, il faut avouer que le sujet est encore tabou.
3.L.R. : On dit souvent qu'une personne suicidaire laisse des signes précurseurs à son entourage. Or, les proches de celle-ci affirment souvent qu'il est très difficile de détecter sa détresse. Pourquoi?
M.F. : Il y a plusieurs raisons. Si je me sens en détresse, je n'aurai peut-être pas envie de le dire pour ne pas inquiéter mes proches. Parfois, les signes de détresse sont là, mais on a de la difficulté à évaluer s'ils sont ou non en lien avec une crise suicidaire. On a souvent peur de le demander à la personne. On ne veut pas se mêler de ce qui ne nous regarde pas.
Il n'y a pas 36 solutions, on demande à la personne d'en parler. Ma façon de faire, c'est de dire : "je trouve que tu es moins intéressé à tes activités habituelles et que tu fais moins attention à ta personne." Après, j'avoue mes inquiétudes et je demande à la personne si elle a pensé au suicide.
4.L.R. : La plupart des suicides sont déguisés en accident ou passés sous silence dans les médias dû au phénomène d'entraînement qu'ils peuvent parfois provoquer. Comment ceux-ci doivent-ils traiter le sujet sans qu'il ne devienne tabou?
M.F. : Une journaliste du réseau CTV m'a affirmé récemment qu'il est difficile de trouver un intervenant pour faire une entrevue sur le suicide. Dans mon cas, je ne commente jamais un suicide en particulier afin d'éviter d'étaler les moyens utilisés par la personne.
Le mot d'ordre dans le milieu, c'est de parler des signes précurseurs, de décrire le lien fait avec la souffrance, d'exposer les ressources disponibles et de parler des alternatives au suicide. Notre position, c'est d'éviter de parler du moyen. On ne sait pas trop à qui on s'adresse à travers les médias. Il peut toujours y avoir des personnes suicidaires.
5.L.R. : Le suicide ou les pensées suicidaires sont souvent perçus comme une tare. Comment explique-t-on le malaise des gens face à ceux-ci?
M.F. : La souffrance n'a plus tellement de signification. Avec l'Église catholique, on gagnait son ciel avec celle-ci. Aujourd'hui, elle a perdu son sens. On veut s'en débarrasser vite parce qu'on est pris dans le train-train quotidien.
On est mal à l'aise devant une personne qui souffre depuis longtemps. Quand on n'est pas dans la peau du suicidaire, on a de la difficulté à comprendre qu'il ne voit pas d'autre solution. Par exemple, pour les jeunes, on a souvent l'impression qu'ils ont la vie devant eux, qu'ils sont beaux et talentueux. On ne voit pas la même chose qu'eux et lorsqu'on ne comprend pas, on est mal à l'aise.
6.L.R. : La crise suicidaire, qui se manifeste lorsqu'une personne en vient à songer fréquemment au suicide, est-elle toujours précédée d'une dépression?
M.F. : C'est assez fréquent. Il faut faire la distinction en un état dépressif et une dépression majeure. Certains jeunes sont dans un état psychotique. Leur voix intérieure leur dicte de se suicider. D'autres sont impulsifs et vont passer à l'acte par vengeance, après une rupture, par exemple. Mais, majoritairement, ces gens sont dans un état dépressif.
7.L.R. : Y-a-t-il beaucoup plus de gens qu'on le croit qui sont affectés par la dépression?
M.F. : Je n'ai pas de chiffres officiels, mais c'est un problème social important qu'il va falloir apprendre à gérer. Les valeurs et la façon de vivre au Québec ont changé depuis les années 1950 et 1970. Les messages qu'on entend souvent sont : "ce n'est pas de mes affaires. Il a le droit de faire ce qu'il veut." L'entraide a beaucoup moins d'importance qu'avant, comme c'était le cas dans les villages et les petites communautés.
8.L.R. : Y-a-t-il beaucoup de gens qui ont pensé sérieusement à passer à l'acte sans le faire?
M.F. : C'est surprenant, il y a beaucoup de gens. Des fois, ça peut être juste un flash au cours duquel la personne songe qu'il serait plus simple de s'endormir à tout jamais ou de prendre le champ dans un accident d'auto. Soixante pour cent des interventions qu'ont fait ont rapport avec ces cas. Selon une enquête menée en 1998 par le ministère de la Santé et des Services sociaux, 220 000 personnes auraient songé au suicide sur une période d'un an. Il s'agit d'un chiffre très conservateur, selon moi, parce que cette étude a été faite sous la forme de sondage. Les gens ne vont pas tous avouer qu'ils ont eu des idées du genre.
9.L.R. : Que faire devant un individu en crise suicidaire?
M.F. : Il faut accueillir la souffrance et parler de ses inquiétudes avec la personne. Il faut la pousser à aller chercher de l'aide et tenter de savoir à quel point elle a planifié son suicide. On parle du "comment, où et quand". Si la personne a tout préparé, l'urgence est assez significative.
Il faut alors l'accompagner dans un centre de crise, dans un appel à celui-ci ou à l'hôpital. Si elle refuse, à la Maison sous les arbres, on offre un service de relance avec l'accord d'un proche. On appelle la personne et on essaie de savoir où elle en est. C'est rare que ça ne fonctionne pas.
S'il n'y a pas urgence, il ne faut pas laisser la personne seule. Il faut l'écouter et rester disponible. On peut la guider aussi vers un intervenant.
10.L.R. : Comment peut-on aider une personne à trouver une alternative à la mort?
M.F. : Il ne faut pas trop imposer sa vision du bonheur, car elle ne correspond pas à ce que la personne vit. On tente de reprendre les solutions qui ont échoué pour en faire un succès. C'est plus pertinent que de prendre les siennes.
Des fois, ce n'est pas grand-chose. Par exemple, une fille disait que son amie n'avait pas voulu l'écouter. Elle avait tenté de lui parler au souper et sa copine était distraite. On lui a suggéré de s'y prendre autrement.
Il ne faut pas oublier que la personne suicidaire conserve un mince espoir jusqu'à la fin. Lorsqu'elle nous appelle et qu'elle est en train de passer à l'acte, on lui demande d'attendre et de nous donner du temps afin qu'on puisse regarder la situation ensemble. Des fois, c'est très complexe, mais on tente toujours d'utiliser le mince espoir qui reste.
Pour contacter le centre de crise de la Maison sous les arbres, appeler au 450.699.5935.
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